Née en 1662, Françoise Pitel de Longchamp était fille d'un directeur de comédiens nomads, Henri Pitel et de Charlotte Legrand. Elle était

Françoise Pitel

également nièce de Jean Pitel de Beauval, qui épousa par ruse la demoiselle Bourguignon, connue plus tard sous le nom de la Beauval.

Henri Pitel de Longchamp, son père, la façonna de bonne heure à la scène et profita d'un séjour qu'il fit à Londres avec sa troupe pour la produire tout à fait.

« La jeune demoiselle, âgée alors de quinze ans, écrivent les frères Parfaict, brilla beaucoup à la cour d'Angleterre par ses grâces naturelles et son talent pour le théâtre, et s'attira même l'attention du roy Charles II. »

On ne sut jamais de la nature de cette attention. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'après un séjour d'environ quinze mois à Londres la troupe revint en France, et que la jolie comédienne y épousa un acteur déjà en vogue, Jean-Baptiste Siret-Raisin, attaché au théâtre de Rouen.

Les nouveaux époux se contentèrent d'abord de jouer dans cette ville, mais, leurs talents les poussant vers de plus hautes destinées, ils ne tardèrent pas à venir débuter à l'hôtel de Bourgogne, où ils furent reçus ensemble au mois d'avril 1679. L'année suivante (1680), ils étaient compris tous deux sur la liste de la nouvelle Comédie française.

Mlle Raisin donc se classa dès ses débuts parmi les meilleures artistes du Théâtre-Français.

D’une grande beauté, elle était l’une des plus jolies actrices de la Comédie française. « Mlle Raisin, notent encore les frères Parfaict, était belle, grande et bien faite et pleine de grâces naturelles; ses yeux étaient charmans. On dit qu'elle avait la bouche un peu grande, mais ce défaut était réparé par la blancheur de ses dents, qui étaient parfaites de tout point. »

Désignée par ses dispositions naturelles pour jouer dans la tragédie et dans le haut comique, on la chargea des jeunes princesses et des premières amoureuses, emplois où elle eut tant de succès que les auteurs furent jaloux de lui confier leurs ouvrages, et que Campistron composa à son intention une partie des grands rôles de ses pièces.

Mlle Raisin bien qu’elle eut une trop courte carrière, joua divers rôles dans plusieurs pièces de théâtre mais les plus notables sont sans doute : Irène, dans Andronic, de Campistron (8 février 1685) ; Lucinde, dans Un Homme à bonnes fortunes, de Baron (30 janvier 1686) ; Cidalise, dans la Coquette, du même auteur (28 décembre 1687) ; Mme Blandineau, dans les Bourgeoises de qualité, de Hauteroche (26 juillet 1690) ; Clarice, dans le Grondeur, de Brueys et Palaprat (3 février 1691) ; Érinice, dans Tiridate, de Campistron (12 février même année) ; Zaïde, dans le Muet, de Brueys et Palaprat (22 juin même année) ; Angélique, dans le Flatteur, de Rousseau (24 novembre 1696) ; enfin Isabelle, dans le Distrait, de Regnard (2 décembre 1697).

Alors qu’elle était au faîte de la gloire dans sa carrière théâtrale, un événement vint tout basculer. Le Grand Dauphin, fils de Louis XIV, devint amoureux de la jolie actrice, et il en fit sa maîtresse. En effet, elle était une grosse et belle femme, ayant beaucoup de gorge et extrèmement garnie de hanches ; appas dont il parait que le Grand Dauphin était très amoureux. Mais il faut constater que cette liaison était postérieure à la mort de son mari, qui remonte à 1693. Le Dauphin était alors officiellement avec Emilie de Joly de Choin avec qui il avait contracté une union morganatique. De cette union naquirent deux filles : Anne-Louise de Bonbour (v.1695-1716) et Charlotte de Fleury (1697-v.1750)

Louis XIV ne désapprouva pas le goût de son fils ; mais, trouvant peu convenable qu'une femme distinguée par un aussi haut personnage « continuât à servir à l'amusement du public », il fit proposer à la Raisin de renoncer au théâtre, lui laissant le choix entre une somme de 150 000 livres comptant, ou une rente viagère de 10 000 livres.  Mlle Raisin préféra la pension et, à la clôture de Pâques 1701, elle quitta la scène pour ne plus y reparaître. Elle regretta sans doute cette décision et le Dauphin, aussi auguste fût-il, lui rendit son amour insupportable.

Pris de fréquents retours vers la religion, il persuadait à sa maîtresse, disent les mémoires, d'expier les fautes qu'ils commettaient ensemble, et alors « il faisait garder à Mlle Raisin un jeûne rigoureux, qu'il observait lui-même, et souvent ils passèrent plusieurs jours renfermés tous deux sans autres provisions de bouche que du pain, de l'eau, des noix et du fromage. »

La mort du Dauphin, en 1711, rompit ce commerce bizarre; mais des soucis d'argent remplacèrent pour la comédienne les contraintes de toutes sortes et l'absence de liberté qu'elle avait subies depuis sa disparition du théâtre. Sa pension fut supprimée, et ce fut seulement cinq années plus tard, en 1716, que le duc d'Orléans, devenu Régent, pressé par d'incessantes sollicitations, consentit à lui octroyer une rente de 2 000 livres, qui, après sa mort, nous apprennent les frères Parfaict, « fut partagée entre ses deux fils par égales portions ».

Mlle Raisin, vers la fin de 1718 ou le commencement de 1719, quitta Paris pour aller habiter en basse Normandie, chez sa sœur, Mlle Durieu, qui vivait dans sa terre de la Davoisière, auprès de Falaise. Un accident ne lui permit point d'y jouir plus de deux années des charmes de la famille et de la campagne. Un jour qu'elle revenait de faire une visite dans les environs, son carrosse versa, et la contusion à la tête qu'elle ressentit de la chute détermina un abcès qu'on ne put résoudre et dont elle mourut en peu de temps le 30 septembre 1721 presque sexagénaire.

Son décès est relaté dans le Mercure de France du mois d'octobre 1721 : « On écrit de Falaise, en basse Normandie, que Mlle Raisin y étoit morte le 30 septembre dernier, dans la soixantième année de son âge, extrêmement regrettée, surtout des pauvres, qu'elle assistoit en toute occasion ... ».

La charité était en effet une des premières vertus de Mlle Raisin. Voici le testament qu’elle avait laissé et qui fut lu quelques mois après sa mort :

17 juillet 1702

Par-devant les conseillers du Roy, notaires à Paris, soussignés, fut présente damoiselle Françoise Pitel, veuve du sieur Jean-Baptiste Raisin, vivant officier du Roy, demeurant à Paris, rue Neuve Saint-Honoré, paroisse Saint-Roch. En faveur de Jean-Baptiste Girard, pauvre enfant orphelin, dénué de parents et de biens, fait donation, en raison de l'affection qu'elle lui porte, volontairement et irrévocablement, d'une somme de 2,000 livres, une fois payée, que ladite dame a promise et s'est obligée de fournir et payer savoir: 1 000 livres au donataire, tant pour le mettre en apprentissage en telle profession qu'il lui conviendra choisir de l'agrément de ladite dame, que l'y faire recevoir maître lorsque le temps de son apprentissage sera accompli, et les 1 000 livres restant, entre les mains des enfants qui naîtront de lui en légitime mariage lors de leur majorité, toutefois, après le décès d'icelui donataire et non plus tôt. Et cependant, ladite dame a promis de lui payer annuellement, sur ses simples quittances, l'intérêt par forme d'usufruit de ladite somme de 2 000 livres, sa vie durant, de trois mois en trois mois, à compter du premier jour du présent mois de juillet... Bien entendu que ledit usufruit diminuera et sera réduit à proportion de ce qui aura été payé pour ou sur ladite somme principale de 1 000 livres, destinée pour l'apprentissage et la réception en la maîtrise dudit donataire etc ».