Adélaïde de Bullioud, comtesse de Séran était la fille de Michel de Bullioud (v.1707-1760), sieur de Fougeuil, bon gentilhomme sans fortune, gouverneur des pages du duc d'Orléans et commissaire d’artillerie, et de Françoise-Marguerite Le Brun (v.1707-1780).

Elle avait pour frère et sœur :

- Anne-Sophie (1749-1790), mariée le 6 mai 1767, Paris, avec Claude de Thomas de Labarthe (1726-1793), dont quatre enfants.

- Michel-Louis (†av.1789), seigneur de La Bosse, capitaine au Royal Comtois, lieutenant des maréchaux de France. Il fut marié le 27 avril 1778, Epieds, Loiret, avec Françoise Fleuriau du Plessis, dont postérité.

seranPortrait par Carmontelle en 1758

Par une fatalité des plus étranges, et qu’on ne peut expliquer, cette jeune personne, dès l'âge de quinze ans, avait été l'objet de l'humeur violente et sombre de son père et de l'aversion de sa mère. Belle comme l'Amour, et encore plus intéressante par le charme de sa bonté et de sa naïve innocence que par l'éclat de sa beauté, elle pleurait et gémissait dans cette situation si triste et si cruelle, lorsque son père prit tout à coup la résolution de la marier, en lui donnant pour dot sa place de gouverneur des pages qu'il cédait à son gendre. Cet époux qu'il lui présenta était aussi un gentilhomme d'ancienne race, mais n'ayant pour tout bien qu'une petite terre en Normandie. C'était peu d'être pauvre, M. de Séran était laid, et d'une laideur rebutante: roux, mal fait, borgne, et un dragon dans l'œil ; d'ailleurs, le plus honnête et le meilleur des hommes.

Lorsqu'il fut présenté à la belle Adélaïde, elle en pâlit d'effroi, et le cœur lui bondit de dégoût et de répugnance. La présence de ses parents lui fit dissimuler, tant qu'il lui fut possible, cette première impression; mais M. de Séran s'en aperçut. Il demanda qu'il lui fût permis d'être quelques moments tête à tête avec elle; et, lorsqu'ils furent seuls : « Mademoiselle, lui dit-il, vous me trouvez bien laid, et ma laideur vous épouvante; je le vois; vous pouvez l'avouer sans détour. Si vous croyez que cette répugnance soit invincible, parlez-moi comme à votre ami: le secret vous sera gardé; je prendrai sur moi la rupture, vos père et mère ne sauront rien de l'aveu que vous m'aurez fait. Cependant, s'il était possible de vous rendre supportables dans un mari ces disgrâces de la nature, et s'il ne fallait pour cela que les soins et les complaisances d'une bonne et tendre amitié, vous pourriez les attendre du cœur d'un honnête homme qui vous saurait gré toute la vie de ne l'avoir point rebuté. Consultez-vous, et répondez-moi; vous êtes parfaitement libre. »

Adélaïde était si malheureuse, elle voyait dans cet honnête homme un désir si sincère de lui procurer un sort plus doux, qu'elle espéra se donner le courage de l'accepter. « Monsieur, lui dit-elle, ce que je viens d'entendre, le caractère de bonté, de probité, que ce langage annonce, me prévient en votre faveur de l'estime la plus sincère. Donnez-moi vingt-quatre heures pour faire mes réflexions, et venez me revoir demain. »

Il ne fallut pas moins que les conseils les plus pressants de la raison et du malheur pour la déterminer ; mais enfin, l'estime que M. de Séran lui avait inspirée triompha de tous ses dégoûts. « Monsieur, lui dit-elle en le revoyant, je suis persuadée que la laideur, ainsi que la beauté, s'oublie, et que les seules qualités dont l'habitude n'affaiblit point l'impression, et dont tous les jours, au contraire, elle fait mieux sentir le prix, ce sont les qualités de l'âme ; je les trouve en vous, c'est assez ; et je me fie à votre honnêteté du soin de mon bonheur. Je désire faire le vôtre. »

Ainsi se maria Mlle de Bullioud avant ses quinze ans accomplis ; et M. de Séran fut pour elle tout ce qu'il avait promis d'être. On ne peut pas dire que cette union eût les charmes de l'amour, mais elle avait les douceurs de la paix, de l'amitié, de la plus tendre estime. Le mari, sans inquiétude, voyait sa femme environnée d'adorateurs ; et la femme, par sa conduite raisonnable et décente, honorait aux yeux du public la confiance de son mari.

Ensuite ses amis tentèrent de lui trouver une position auprès de la duchesse de Chartres, mais elle devait d'abord être présentée au roi. « Mais le roi, après avoir écouté plus attentivement l'éloge de sa beauté que les témoignages sur sa noblesse, mit pour condition à son consentement qu'après sa présentation elle irait l'en remercier ; article secret pour M. de Séran, et auquel sa femme elle-même ne s'était pas attendue : car, de bien bonne foi, elle n'aspirait qu'à la place qui lui était promise dans la cour du duc d'Orléans ; et, lorsqu'au rendez-vous que lui donna le roi dans ses petits cabinets, il fallut aller seule le remercier tête à tête, j'ai su qu'elle en était tremblante. Cependant elle s'y rendit, et j'arrivai chez Mme Filleul comme on y attendait son retour… Le roi ne s'était pas fait attendre. Il l'avait abordée d'un air aimable, lui avait pris les mains, les lui avait baisées respectueusement; et, la voyant craintive, il l'avait rassurée par de douces paroles et un regard plein de bonté. Ensuite il l'avait fait asseoir vis-à-vis de lui, l'avait félicitée sur le succès de sa présentation, en lui disant que rien de si beau n'avait paru dans sa cour, et que tout le monde en était d'accord. “Il est donc bien vrai, Sire, lui a-t-elle répondu, que le bonheur nous embellit, et, si cela est, je dois être encore plus belle en ce moment. – Aussi l'êtes-vous”, lui a-t-il dit en la prenant les mains et en les serrant doucement dans les siennes, qui étaient tremblantes. Après un moment de silence où ses regards seuls lui parlaient, il lui a demandé quelle serait la place qu’elle ambitionnerait à sa cour. Elle lui a répondu: “La place de la princesse d'Armagnac (c'était une vieille amie du roi qui venait de mourir). – Ah ! vous êtes bien jeune, m'a-t-il dit, pour remplacer une amie qui m'a vu naître, qui m'a tenu sur ses genoux, et que j'ai chérie dès le berceau. Il faut du temps, Madame, pour obtenir ma confiance : j'ai tant de fois été trompé ! – Oh ! je ne vous tromperai pas, lui ai-je dit; et, pour mériter le beau titre de votre amie, s'il ne faut que du temps, j'en ai à vous donner.” Ce langage, avec ses vingt ans, l'a surpris, mais ne lui a pas déplu. En changeant de propos, il lui a demandé si elle trouvait ses petits appartements meublés d'assez bon goût. “Non, lui a-t-elle dit, je les voudrais en bleu.” Comme le bleu est sa couleur, cette réponse l'a flatté. Elle a ajouté qu'à cela près elle les trouvait charmants. “Si vous vous y plaisez, lui a-t-il dit, j'espère que vous voudrez bien y venir quelquefois, par exemple tous les dimanches, à la même heure qu'aujourd'hui.” Elle l'a assuré qu’elle saisirait tous les moments de lui faire sa cour. Sur quoi il l'a quittée pour aller souper avec ses enfants. Il lui a donné rendez-vous à la huitaine, à la même heure. Elle annonça donc à tous qu’elle sera l'amie du roi, et qu’elle ne sera rien de plus. »

Elle finit par se rendre tous les dimanches dans les petits appartements : « Au second rendez-vous, elle trouva le salon meublé en bleu comme elle l'avait désiré, attention assez délicate. Elle s'y rendait tous les dimanches, et, par Janelle, l'intendant des postes, elle recevait fréquemment, dans l'intervalle des rendez-vous, des lettres de la main du roi ; mais, dans ces lettres, que j'ai vues, il ne sortait jamais des bornes d'une galanterie respectueuse, et les réponses qu'elle y faisait, pleines d'esprit, de grâce et de délicatesse, flattaient son amour-propre sans jamais flatter son amour. Mme de Séran avait infiniment de cet esprit naturel et facile, dont l'agrément naïf et simple enchante ceux qui en ont le plus, et plaît à ceux qui en ont le moins. La vanité du roi, difficile à apprivoiser, avait été bientôt à son aise avec elle. Dès leur second rendez-vous, les moments qui précédaient le souper du roi au grand couvert lui avoient paru si courts qu'il la pria de vouloir bien l'attendre, et d'agréer qu'on lui servît à elle un petit souper, promettant d'abréger le sien autant qu'il lui serait possible, afin d'être avec elle quelques moments de plus. Comme il avait dans ses cabinets une petite bibliothèque, un soir elle lui demanda quelque livre agréable pour s'occuper en son absence; et, le roi lui en laissant le choix, elle eut pour moi l'attention et la bonté de nommer Bélisaire. “Je ne l'ai point, répondit le roi ; c'est le seul de ses ouvrages que Marmontel ne m'ait point donné. – Choisissez donc vous-même, Sire, lui dit-elle, un livre qui m'amuse ou qui m'intéresse. – J'espère, lui dit-il, que celui-ci vous intéressera” ; et il lui donna un recueil de vers faits au sujet de sa convalescence. Ce fut pour elle, après le souper, un ample et riche fonds d'éloges d'autant plus flatteurs que l'esprit y laissait parler le sentiment. »

Marmontel, peut être naïf, explique qu'il ne s'agissait que de conversations innocentes : « Si le roi avait été jeune, et animé de ce feu qui donne de l'audace et qui la fait pardonner, je n'aurais pas juré que la jeune et sage comtesse eût toujours passé sans péril le pas glissant du tête-à-tête ; mais un désir faible, timide, mal assuré, tel qu'il était dans un homme vieilli par les plaisirs plus que par les années, avait besoin d'être encouragé, et un air de décence, de réserve et de modestie, n'était pas ce qu'il lui fallait. La jeune femme le sentait bien. “Aussi, nous disait-elle, il n'osera jamais être que mon ami, j'en suis sûre; et je m'en tiens là.” Elle lui parla cependant un jour de ses maîtresses, et lui demanda s’il n’avait jamais été véritablement amoureux. Il répondit qu'il l'avait été de Mme de Châteauroux. “Et de Mme de Pompadour? – Non, dit-il, je n'ai jamais eu de l'amour pour elle. – Vous l'avez cependant gardée aussi longtemps qu'elle a vécu. – Oui, parce que la renvoyer, c'eût été lui donner la mort.” Cette naïveté n'était pas séduisante; aussi Mme de Séran ne fut-elle jamais tentée de succéder à une femme que le roi n'avait gardée que par pitié. »

A la Cour, Mme de Seran avait fini par se lier d’amitié avec les Marigny (famille de Mme de Pompadour). Ainsi Marmontel accompagnera Mme de Séran et Mme de Marigny aux eaux à Spa : « Mme de Séran recevait régulièrement, tous les courriers, une lettre du roi, par l'entremise de Janelle ; j'en étais confident ; je l'étais aussi des réponses ; je l'ai été depuis, tant qu'a duré leur correspondance, et je suis témoin oculaire de l'honnêteté de cette liaison. Les lettres du roi étaient remplies d'expressions qui ne laissaient rien d'équivoque. “Vous n'êtes que trop respectable!... Permettez-moi de vous baiser les mains; permettez au moins, dans l'éloignement, que je vous embrasse.” Il lui parlait de la mort du Dauphin, qu'il appelait “notre saint héros”, et lui disait qu'elle manquait aux consolations dont il avait besoin sur une perte aussi cruelle. Tel était son langage, et il n'aurait pas eu la complaisance de déguiser ainsi le style d'un amant heureux. J'aurai lieu de parler encore de ces lettres du roi, et de l'impression qu'elles firent sur un esprit moins facile à persuader que le mien. En attendant, j'observe ici que le roi, à son âge, n'était pas fâché de trouver à goûter les charmes d'une liaison de sentiment d'autant plus piquante et flatteuse qu'elle lui était nouvelle, et que, sans compromettre son amour-propre, elle le touchait par l'endroit le plus délicat. »

En 1767, de retour à Paris, Marmontel décrit Irène du Buisson de Longpré, Mme Filleul qui fut, apparemment celle qui poussa Mme de Seran sur le passage du roi : « Peu de temps après notre arrivée à Paris, nous eûmes la douleur de perdre Mme Filleul. Jamais mort n'a été plus courageuse et plus tranquille. C'était une femme d'un caractère très singulier, pleine d'esprit, et d'un esprit dont la pénétration, la vivacité, la finesse, ressemblaient au coup d'œil du lynx ; elle n'avait rien qui sentît ni la ruse ni l'artifice. Je ne lui ai jamais vu ni les illusions ni les vanités de son sexe: elle en avait les goûts, mais simples, naturels, sans fantaisie et sans caprice. Son âme était vive, mais calme, sensible assez pour être aimante et bienfaisante, mais pas assez pour être le jouet de ses passions. Ses inclinations étaient douces, paisibles et constantes ; elle s'y livrait sans faiblesse, et ne s'y abandonnait jamais; elle voyait les choses de la vie et du monde comme un jeu qu'elle s'amusait à voir jouer, et auquel il fallait dans l'occasion savoir jouer soi-même, disait-elle, sans y être ni fripon ni dupe: c'était ainsi qu'elle s'y conduisait, avec peu d'attention pour ses intérêts propres, avec plus d'application pour les intérêts de ses amis. Quant aux événements, aucun ne l'étonnait, et dans toutes les situations elle avait l'avantage du sang-froid et de la prudence. Je ne doute pas que ce ne fût elle qui eût mis Mme de Séran sur le chemin de la fortune; mais elle ne fit que sourire à l'ingénuité de cette jeune femme lorsqu'elle lui entendit dire que, même dans un roi, fût-il le roi du monde, elle ne voulait point d'un amant qu'elle n'aimerait pas. “On t'en fera, lui disait-elle, des rois dont tu sois amoureuse ! on te donnera des fortunes où l'on n'ait que la peine de prendre du plaisir! – Vraiment, disait la jeune femme, vous voudriez bien tous que je fusse toute-puissante, pour n'avoir qu'à me demander tout ce qui vous ferait envie ; mais, pendant que vous vous amuseriez ici, je m'ennuierais là-haut, et j'y mourrais de chagrin, comme Mme de Pompadour. – Allons, mon enfant, soyons pauvres, lui disait Mme Filleul ; je serais à ta place aussi bête que toi.” Et le soir nous mangions gaiement le gigot dur, en nous moquant des grandeurs humaines. Ainsi, sans s'émouvoir de la vue et des approches de la mort, elle sourit à son amie en lui disant adieu, et son trépas ne fut qu'une dernière défaillance. »

En 1769, son mari bâtit le château de la Tour près de St Pierre de Canivet, où elle donnera des fêtes magnifiques : « Le château fut construit en 1769 pour le comte Louis François Anne de Séran ancêtre du comte Alain de la Moussaye. Le plan porte la signature d'un nommé Basché dont on ignore tout, encore qu'à cette époque plusieurs ingénieurs des Ponts et chaussées de ce nom aient fait œuvre d'architecte dans la région. D'un bel équilibre dans ses façades de pierre blanche qui se détachent à l'orée d'un vaste domaine boisé, le château évoque déjà le style Louis XVI par sa sobriété & son dépouillement. A la fin du XVIIIe siècle Madame de Séran fit du château de la Tour l'un des rendez-vous les plus célèbres des écrivains du temps. Le domaine de la Tour est occupé en majeure partie par des bois, les bois du Roi, achetés au cours du XIXe siècle, ont été réunis aux bois de la Tour proprement dits. Les uns et les autres s'étendent au sud et à l'ouest du château sur 430 hectares. Ils sont plantés d'essences très diverses : chênes, hêtres, bouleaux et sapins de Normandie, dont certains atteignent une hauteur exceptionnelle. »

chateaudelatourLe chateau de la Tour (près de St Pierre de Canivet en Calvados) bati en 1769 par son mari (privé, ne se visite pas)

Mme de Séran entra finalement au service de Mesdames, filles du roi en qualité de dame d'atour. A la mort du roi, en 1774, n'ayant plus aucune faveur, et ne recevant plus aucune pension, elle vend son hôtel parisien (Hôtel Parisien) au comte d'Angivillers, nouveau Surintendant des Bâtiments. Elle demeura cependant à la cour de Louis XVI et partage son temps entre Versailles et le château de La Tour.

En 1789, à la mort de son frère Michel, elle et son mari obtiendront la garde de ses trois enfants. Mme de Séran mourut quatre ans plus tard, en 1793, probablement d’une maladie.

Sources:

- Mémoires de Marmontel