Louise_de_Keroualle

Fille de Guillaume de Penancoët, sire de Kéroualle, de Kerboronné, de la Villeneuve et du Chefbois (1615-1690) et de son épouse Anne Marie de Ploeuc de Timeur (1625-1709), Louise naît en septembre 1649 au manoir de Kéroualle en Guiller (depuis Guilers), près de Brest. Ils s'étaient mariés le 27 février 1645.

De petite noblesse bretonne, Guillaume de Penancoët, sire de Kéroualle connaît la reine d’Angleterre Henriette-Marie de France. En effet, le 25 juillet 1644, un bateau hollandais ayant forcé le blocus anglais et quitté la veille le port de Falmouth met en panne près du port de Melon. A son bord, la reine d'Angleterre, Henriette de France, et sa suite, qui ont fui les révoltes des parlementaires et de Cromwell. Comme capitaine des garde-côtes et commandant de l'arrière-ban du diocèse de Léon, Guillaume de Penancoët accueille la reine exilée au château de Kéroualle, étape vers son voyage à Paris via Quimper et Nantes.

Le geste amical de son père devait avoir une grande conséquence pour l’avenir de Louise. Louise fit ses études au couvent Sainte-Ursule de Lesneven (actuel musée du Léon) où sa tante, Julienne de Penancoët, était religieuse. Après avoir reçu une éducation des plus sommaires dans un couvent de Brest (son écriture fantaisiste en sera la preuve), Louise de Kéroualle revient au manoir de ses parents au cours de l’été 1667. Sa beauté et sa grâce lui ouvrirent rapidement les portes de la bonne société de Brest, où, accompagnée de sa mère, elle espère rencontrer l’homme qu’elle épousera (à défaut, ce sera le couvent !). Ce n’est pas son futur époux qu’elle rencontre, mais celui qui va donner un coup de pouce au destin ; il se nomme François de Bourbon, duc de Beaufort et n’est autre que le petit fils d’Henri IV et de sa maîtresse Gabrielle d’Estrées. Il vient d’être nommé à Brest et sa quarantaine virile fait battre tous les cœurs. Il est d’ailleurs toujours célibataire (et le restera jusqu’à la fin de sa vie) mais il sait apprécier la beauté féminine et les attraits de Louise de Kéroualle attirent bientôt son regard. Il découvre qu’elle possède aussi une conversation plaisante, et qu’elle est sage. Une idée saugrenue lui vient alors à l’esprit : emmener Louise à Paris pour la présenter au roi Louis XIV, las de sa maîtresse Louise de la Vallière, pour que celle-ci prenne le relais dans le cœur du roi. 

Mais auparavant, il faut assurer la position de la jeune fille à la cour ; la reine ayant son comptant de filles d’honneur, lePortrait_of_Louise_de_Kerouaille___Duchess_of_Portsmouth_1675_Henri_Gascar_jpg duc de Beaufort pense pouvoir trouver une place de fille d’honneur auprès de Madame, épouse de Philippe d’Orléans (frère de Louis XIV). Or, Madame n’est autre qu’Henriette Anne d’Angleterre, fille de la reine Henriette Marie de France (qui fut hébergée par le comte de Kéroualle), et dont le frère n’est autre que le roi d’Angleterre, Charles II Stuart. Le duc de Beaufort parle alors à Louise de la vie trépidante à la cour de France, que ce soit au Louvre ou à Saint Germain en Laye, et Louise, jeune fille noble, certes, mais pauvre, est emballée. Ses parents le sont beaucoup moins, mais ils se résignent lorsque le duc de Beaufort leur annonce qu’il a obtenu pour Louise une place de fille d’honneur auprès d’Henriette-Anne Stuart, duchesse d’Orléans (Madame) pour 150 livres par an. En effet, cette dernière se rappelant du geste du seigneur de Kéroualle vis-à-vis de son infortunée mère, accepte bien volontiers la jeune fille dans sa maison, qui se tient à Saint Cloud. C’est ainsi qu’au printemps 1668, Louise arrive en compagnie de sa tante (qui joue le rôle de chaperon) à Saint-Cloud pour y rencontrer celle qu’on appelle Madame, la jolie Henriette Anne d’Angleterre. Bien vite, Louise se rend compte que Madame est malheureuse en ménage, son mari, Philippe d’Orléans est un homosexuel notoire qui ne s’intéresse qu’à ses favoris du moment. La jeune fille est cependant accueillit avec bonté par la duchesse d’Orléans et une amitié profonde les unit bientôt (elles n’ont que cinq ans d’écart). Le plan du duc de Beaufort tombe cependant à l’eau (en a-t-il seulement confié l’idée à Louise, la principale intéressée), en effet, dès l’été 1667, le roi Louis XIV est tombée dans les filets de Françoise Athénaïs de Rochechouart de Mortemart, marquise de Montespan, alors que la cour suivait l’armée en guerre en Flandres. La belle Montespan tient le roi et n’est pas décidée à le céder, d’ailleurs, elle doit toujours supporter la présence de La Vallière à la cour, qui va jouer pour un temps, le rôle de paravent pour abriter la nouvelle passion du roi, le marquis de Montespan étant, en effet, un jaloux impulsif.

C’est au milieu de cette cour étrange (le roi et ses deux maîtresses, la duchesse d’Orléans et ses démêlés avec les favoris de son mari) que Louise de Kéroualle va apprendre peu à peu la vie de cour : elle découvre certes les liaisons royales, mais aussi la saleté des courtisans (qui s’inondaient de parfums pour chasser leur crasse et faisaient leurs besoins dans les cheminées), et la moralité plus que douteuse des femmes comme des hommes. Dans cet univers corrompu, elle parvient à tenir sa place de fille d’honneur, et les chroniqueurs du temps s’accordent à dire que Melle de Kéroualle est sage et qu’elle détonne un peu parmi les filles d’honneurs de Madame. Elle est très vite remarquée. Ainsi en janvier 1669, à l'occasion d'un ballet où elle figure, un poète, Charles Robinet, vante le charme de la nouvelle venue en ces mots :

« A ce cercle je vis
Et mes yeux furent ravis,
Votre fille d'honneur nouvelle
Egalement mignonne et belle
Et qui, par dessus ses appâts
Fait figurer de galants pas.
Ce qui veut dire qu'elle danse
Et sait à ravir la cadence.
A quoi j'ajoute que vraiment
Elle est fille d'entendement
D'avoir su si beau poste prendre
Et c'est, ma foi, des mieux entendre »

louise_2Il y a, hélas, un vice auquel elle n’échappera pas : le jeu. En effet, à la cour du roi, on joue, on joue beaucoup pour tromper l’ennui, et les soirées à la cour s’enchaînent les unes derrière les autres. Louise, avec son petit salaire, « flambe » aussi, et gardera ce vice toute sa vie. Sa beauté la fait remarquer auprès des courtisans de la cour, mais elle demeure sage : elle écoute les compliments mais ne cède pas, méthode qui lui réussira plus tard… Cela fait deux ans que Louise de Kéroualle est fille d’honneur de la duchesse d’Orléans, lorsque soudain le destin s’accélère… en mai 1670, le roi Louis XIV décide de resserrer les liens commerciaux entre la France et l’Angleterre. Pour cela, il va utiliser Madame, sa belle sœur, pour préparer le traité franco-anglais. La duchesse d’Orléans va en effet se déplacer en Angleterre pour y rencontrer son frère Charles II, mais sans son époux, Philippe d’Orléans (qui enrage de ne pas être du voyage), tout en étant accompagnée de toute sa maison. Le but du traité est d’assurer la neutralité de l’Angleterre vis-à-vis des ambitions des conquêtes européennes de Louis XIV. Madame est ravie de revoir son pays natal. Elle va revoir son frère Charles qu’elle adore, et avec qui elle a toujours correspondu fidèlement. Ce frère d’ailleurs adore cette petite sœur qu’il a rebaptisé « Minette » et se fait une joie de la revoir. Les filles d’honneur sont ravies de cette escapade, et Louise de Kéroualle est impatiente de rencontrer ce roi dont Madame lui a tant raconté les mérites et les souffrances : après une adolescence passée en exil en Hollande, puis en France, Charles II a su reconquérir son trône en 1660. Cela fait donc dix ans qu’il règne sur l’Angleterre ; c’est aussi un coureur de jupons… Alors qu’il embrasse sa sœur avec effusion, son regard s’arrête sur la silhouette de Louise : c’est alors une ravissante blonde aux yeux noisettes, grande et mince avec un visage ravissant. Le roi est conquis, pendant les quinze jours de l’ambassade, il s’isole souvent pour bavarder (en français) avec Louise et l’interroge sur ses goûts, sa vie… Madame s’aperçoit du manège de son frère, et en sourit, mais lorsque l’on s’apprête, le traité dûment signé, à franchir la Manche, et qu’elle demande à son frère quel bijou il aimerait garder en souvenir d’elle, il dédaigne le coffret qu’elle lui présente et plantant hardiment ses yeux dans ceux de Louise déclare : « voici le seul bijou que je désire garder près de moi ». Louise rougit et Madame fronce les sourcils. Louise de Kéroualle lui a été confiée par ses parents et elle ne saurait s’en défaire. Charles II s’incline et laisse repartir sa sœur non sans de touchants adieux de part et d’autre. Louise de Kéroualle, éblouie, regagne Paris, un fol espoir au cœur. Un cruel destin se chargera de réunir les deux amoureux : le 29 juin, quelques semaines après le retour de l’ambassade, Madame ressent de violentes douleurs à l’estomac après avoir bu une eau de chicorée. Elle s’alite et meurt dans d’atroces souffrances quelques heures plus tard, à l’âge de vingt-six ans. La cour est effondrée (on parle d’empoisonnement et les regards se tournent vers le mari, ce Philippe d’Orléans qui méprisait sa femme et se contraignait à lui faire des enfants tous les ans pour réduire ses apparitions à la cour). Le roi est lui aussi effondré, il aimait et admirait sa belle sœur (qui fut un temps sa maîtresse) et sa mort risque d’affecter les relations entre la France et l’Angleterre. Pour apaiser le chagrin de Charles II, il fait procéder à une autopsie (en présence de l’ambassadeur d’Angleterre), mais les médecins ne décèlent aucune trace de poison (les poumons étaient bons, mais la bile était « corrompue »). Quant à Louise de Kéroualle, sa poste à la cour s’effondre : la maison de Madame va être dissoute… mais le roi Louis XIV veille sur elle. Il a été averti de l’excellente impression produite par Louise sur le roi Charles II lors de l’entrevue du mois de mai, et il décide de renforcer l’entente entre la France et l’Angleterre grâce à la jeune fille. Il réclame et obtient une place de fille d’honneur pour Louise de Kéroualle auprès de Catherine de Bragance (d’origine portugaise) épouse de Charles II, roi d’Angleterre. Ayant convoqué la jeune fille, il lui confie qu’il l’aidera à prendre appui à la cour de Londres, en échange, il lui demande de tout faire pour que la France garde de bonnes relations avec le roi d’Angleterre.

Louise comprend à demi-mot : on lui demande de devenir la maîtresse de Charles II et d’agir comme une espionnelouise_3 auprès de son futur amant. Elle semble avoir consenti à ce plan concocté par Louis XIV et, en août elle franchit de nouveau la Manche pour devenir la fille d’honneur de la reine d’Angleterre. Arrivée à Whitehall (palais du roi à Londres), elle est hébergée par le comte d’Arlington, ministre des Affaires Etrangères, et découvre, effarée les mœurs de la cour d’Angleterre. Si le roi lui a réservé le plus charmant des accueils, elle découvre que celui-ci a plusieurs maîtresses : Barbara Villiers, mais aussi Nell Gwynn, l’actrice. Si Charles II est faible vis-à-vis de ses maîtresses, il s’attache plus profondément à celles qui lui résistent… et c’est la conduite que va adopter Louise dès son arrivée. Le roi passe deux heures par jour chez la fille d’honneur de sa femme sans en rien obtenir. L’ambassadeur de France, Colbert de Croissy, se désespère d’annoncer la « chute » de Louise à Louis XIV. 

 

Enfin, en octobre 1671 (soit un an après son arrivée), à Euston Hall, demeure d’Arlington, Louise de Kéroualle, à la faveur d’un faux mariage organisé par les courtisans, dans un souci de comédie, se retrouver seule avec le roi dans une chambre ; elle cède enfin aux avances du monarque. Celui-ci, enfin comblé, se réjouit de trouver auprès d’elle douceur, fraîcheur, ingénuité, bon sens et intelligence, et surtout de pourvoir partager avec Louise, les souvenirs qu’elle a gardé de son poste auprès de sa sœur, la défunte Madame. La joie du roi est à son comble lorsque Louise de Kéroualle lui annonce qu’elle est enceinte, et qu’elle accouche neuf mois plus tard le 29 juillet 1672 d’un garçon prénommé Charles de Lennox. Même s’il s’agit de son trentième bâtard (alors même que la reine Catherine de Bragance n’arrive pas à mener ses grossesses à terme), Charles II ne se tient plus de joie : il accorde à Louise une suite de vingt-quatre pièces à Whitehall, et une pension de 10 000 livres par an.  La joie de Louise est beaucoup plus mitigée, dans cette cour étrangère où elle est mal perçue, on ne se prive pas de lui apprendre que son fils n’est pas le premier bâtard du roi. De plus, à l’annonce de la naissance de leur petit fils (bâtard), ses parents, et surtout son père, Guillaume de Kéroualle, la maudit solennellement. Profondément heurtée, Louise de Kéroualle retrouve un peu le sourire lorsque le roi lui donne les titres de baronne de Petersfield, comtesse de Farneham et duchesse de Portsmouth, un mois après la naissance de son fils. Relevée de ses couches, elle reprend la vie de cour, bien décidée à combattre ses rivales dans le cœur du roi, dont la plus sérieuse est Nell Gwynn. Nell n’a pas de position à la cour du roi, mais le roi la rencontre souvent (elle a fait construire un pavillon qui jouxte les jardins de Whitehall), et a eut deux fils d’elle : Charles né en 1670 et James né en 1671. Elle est protestante et a su garder un train de vie plutôt modeste, et bientôt le peuple commence à gronder contre l’autre maîtresse du roi, cette française catholique qui ne sait pas se laisser discrète. Un jour, le carrosse de Nell est pris à partie par une troupe convaincue qu’il s’agit de la duchesse de Portsmouth, Nell, sort aussitôt la tête à la portière et crie : « laissez moi, braves gens, je ne suis que la putain protestante ! ». La foule se disperse en riant.

louise_4Louise, apprenant l’incident, ne rit pas : elle boude ou elle pleure auprès du roi, ce qui fait que les courtisans la baptiseront le « saule pleureur », mais sa technique marche, et le roi, qui ne sait pas dire non face aux pleurs d’une femme lui cède tout. Le 14 février 1673, elle est autorisée, par le Roy de France, à acquérir la nationalité anglaise (pour profiter pleinement des dons que Charles II aura la bonté de lui faire) sans perdre les avantages que sa naissance lui confère en France. Elle souhaite aussi un titre en France, pour bien montrer son ascension. En juillet 1673, Charles II fait part à Colbert de Croissy de son désir de faire jouir mademoiselle de Kéroualle de la terre d’Aubigny. Il ajoute que toute précaution sera prise pour que cette terre ne puisse plus sortir de la maison royale d'Angleterre et qu'elle demeure aux enfants qu’il a ou aura de cette dame. En décembre 1673, Louise de Kéroualle reçoit le fonds et la propriété de la terre d’Aubigny, avec chacun de ses droits, appartenances et dépendances. Elle possède une terre ducale française ; il lui faudra attendre encore neuf années avant d'être créée duchesse d'Aubigny. Louis XIV signe les lettres de donation de la terre d’Aubigny : « eu égard à la dame qui a toujours tenu un rang élevé en Grande Bretagne et a rendu de grands services au trône » ( !). Le 12 décembre, Charles II lui fait attribuer une pension de 10 000 livres à valoir sur des terres en Irlande dont elle devient propriétaire à Dublin, Donegal et Fermanagh, entre autres. Louise est alors toute puissante auprès de son royal amant qui dans le courant de l’année 1673 lui transmet une chaude pisse récoltée auprès d’une maîtresse de passage, et dont Louise supportera les conséquences tout au long de sa vie : un collier de perles de 4 000 jacobus et un diamant seront le prix du pardon de l’amant volage. Louise possède alors quarante pièces du palais de Whitehall, des meubles, des tapisseries, un nombreux personnel. Physiquement, elle est décrite par un courtisan ainsi : « Je viens de la voir, cette fameuse beauté. C'est à mon avis une figure de petite fille, une figure naïve, enfantine ». Elle a, en Angleterre, le surnom de « baby face » (visage poupin). Sur ses différents portraits, où elle doit porter une perruque brune, elle a le cheveu blond ou châtain clair. Elle avait cependant les yeux noirs. Elle est décrite comme étant grande et d'une taille charmante, c'est-à-dire un peu forte. Nell Gwynn, sa plus grande rivale à la cour d'Angleterre, la surnomme Squintabella (la belle qui louche) à cause d'un léger strabisme à l'œil. Charles II lui donne le petit nom de Fubby (fubb = grassouillette).

En 1674, Louise de Kéroualle décide de regagner l’estime de ses parents et pour cela, elle a une idée : elle va donner lalouise_5 main de sa jeune sœur Henriette au riche comte de Pembroke. Et c’est ainsi qu’en mai 1675 Henriette-Mauricette de Kéroualle, âgée de dix-huit ans, débarque de sa Bretagne natale à Londres pour épouser le pire débauché de la cour d’Angleterre. En effet, Philip Herbert, comte de Pembroke est un fou, un enragé, dont les excès de boissons l’ont amené plusieurs fois à des folies meurtrières. De plus, il partage avec le roi ses goûts pour les femmes, et l’une d’entre elles lui a donné une maladie vénérienne qu’il s’empressera de transmettre à sa jeune épouse, qu’il n’a épousé que parce qu’elle était la sœur de la favorite du roi. Bientôt Henriette de Kéroualle fuit son mari pour se réfugier auprès de Louise afin d’échapper aux violences conjugales. Louise parvient souvent à calmer le mari en le menaçant d’intervenir auprès du roi, mais bientôt les scènes recommencent (elles ne prendront fin que huit ans plus tard à la mort de Pembroke, qui mourra d’excès de boissons à l’âge de trente et un ans). A l’occasion du mariage de sa sœur, Louise de Kéroualle a revu ses parents venus assister au mariage, mais le comte de Kéroualle refuse de voir son petit fils, qui n’a toujours pas été reconnu par le roi et les échanges père-fille demeurent tendus. Ce dernier d’ailleurs sera hébergé à Londres chez un ami, refusant de séjourner chez sa fille. John Evelyn dit que le « comte de Kéroualle a la tournure militaire et l'air de franchise des Bretons ; sa femme a été très belle et semble d'une intelligence vive. Ils n'ont jamais tiré profit de la faveur de leur fille ». Houspillé par Louise, le roi légitime enfin Charles de Lennox en août 1675, et puis, par la même occasion (car le roi aime ses bâtards), il légitime aussi le fils qu’il a eu de Nell Gwynn, Charles Beauclerk. Si Louise est de nouveau humiliée, elle se rassure en écoutant les titres que porte dorénavant son fils : duc de Richmond, duc de Lennox, comte de Darnley, baron de Settington. Elle demande à Louis XIV la place de supérieure de l'abbaye de la Joie près d'Hennebont pour sa tante Suzanne de Plœuc. Le 21 janvier 1674, Ruvigny écrit à Pomponne : « …Je crois qu'il sera bon de contenter la duchesse de Portsmouth touchant cette abbaye… ». En août de la même année, Louise subit un affront qu'elle juge considérable : ayant retenu une maison à Tunbridge Welles, où elle compte prendre les eaux, elle la trouve occupée par madame de Worcester. La nouvelle duchesse de Portsmouth fait valoir sa prééminence sur la marquise, celle-ci lui fait répondre que « les titres gagnés à se prostituer n'ont jamais fait impression sur les personnes de bon sens ». Pour consoler Louise de cette humiliation, Charles II la fait soigner à Windsor par son propre médecin. Forte de sa position à la cour, Louise de Kéroualle commet quelques extravagances qui font l’objet des moqueries des courtisans : à la mort du roi de Suède, elle porte le deuil … aussitôt Nell Gwynn porte le deuil lorsque le roi de Portugal décède à son tour et déclare : « La Kéroualle et moi avons partagé le monde : elle a les rois du Nord, et mois ceux du Midi ». Au courant de l’automne 1675, Louise de Kéroualle voit débarquer à Londres une nouvelle rivale, bien plus dangereuse que Nell Gwynn. Il s’agit d’Hortense Mancini, duchesse de Mazarin qui fuit son mari depuis des années et mène une vie de vagabonde à travers l’Europe. Lorsqu’elle arrive à Londres, elle vient de rompre avec son dernier amant Charles Emmanuel II roi de Savoie, et envisage tout simplement, pour remonter ses finances, de prendre Charles II comme amant et protecteur. Ce dernier, qui ne sait pas résister à une jolie femme, (et Hortense est belle à couper le souffle) ne tarde pas à mettre Hortense (qui ne résiste pas) dans son lit. Louise de Kéroualle pleure de dépit lorsqu’elle apprend qu’Hortense touche du roi une pension de 4 000 livres. De plus, elle s’installe à Londres et y ouvre bientôt un salon qui devient le rendez vous des beaux esprits. Le roi s’attarde de plus en plus chez Hortense et chacun pense que cette dernière va supplanter la Bretonne. Mais Hortense n’est pas fidèle au roi, elle succombe aux charmes de Louis Grimaldi, prince de Monaco. Le roi Charles II, qui n’aime guère partager rompt sa relation avec Hortense (en lui laissant quand même sa pension) et revient auprès de sa chère bretonne.

louise_6En février 1676, Louise fait une fausse couche. Elle se fait traitée pour la maladie vénérienne que lui a transmise le roi mais elle est victime de fréquents malaises : elle part en cure à Tunbridge Wells, au retour elle fait la rencontre de Mobb, célèbre détrousseur de voyageurs. A la question qu’elle lui pose d’un ton hautain : « savez-vous bien qui je suis ? », il lui répond : « oui Madame, vous êtes la plus grande pute du royaume », puis, il la dévalise. Elle est de plus en plus détestée par le peuple anglais : des pamphlets circulent sur son compte qui la blessent cruellement : « la duchesse de Portsmouth, a eu des maladies infectes, nauséabondes et contagieuses lesquelles ayant pris possession de son sang ne peuvent être guéries, ce qui présente un danger pour la personne du roi ». On l’accuse de transmettre des maladies vénériennes au roi, alors que c’est précisément le contraire qui se produit.

 

Douze ans après son arrivée en Angleterre, et forte de sa position de favorite, Louise de Kéroualle décide de faire un voyage en France, en mars 1682, pour connaître enfin son duché d’Aubigny. Elle part tranquille, le roi lui fait des adieux énamourés, et elle débarque dans un premier temps à Versailles, où le roi Louis XIV la reçoit avec faste. Soucieux de lui plaire, il prend la peine d’écrire à Guillaume de Kéroualle, père intraitable pour qu’il change de comportement vis-à-vis de sa fille : « j’espère que vous ne serez pas plus sévère que votre roi et que vous retirerez la malédiction que vous avez cru devoir faire peser sur votre malheureuse fille. Je vous en prie en ami et vous le demande en roi ». Vaincu, le père consentira à reprendre une correspondance avec sa fille aînée. Louise de Kéroualle part visiter ses terres d’Aubigny-sur-Nère et son château de la Verrerie (commune d’Oison), puis se dirige vers la Bretagne pour revoir ses parents. En juillet (quatre mois après son départ de Londres), elle revient à Londres où elle retrouve un Charles II plus amoureux que jamais. Elle entreprend une correspondance avec Louis XIV (directement et sans l’intermédiaire de l’ambassadeur) qui lui répond en commençant sa lettre par « ma cousine ».

Ces deux mots comblent l’orgueil de Louise. De plus, son fils est reçu chevalier de la Jarretière en 1683 (à l’âge de onzelouise_7 ans), et ses appartements à Whitehall décorés avec goûts se visitent comme un musée : on y voit des tapisseries françaises, des cabinets japonais, des pendules, des braseros en or massif… Elle est plus belle que jamais : « cette figure d’enfant que voile ses yeux noirs ne devrait point surprendre l’amour d’un héros. Nul homme ayant des yeux ne vit jamais dans ce visage à la française un tel degré de beauté, d’élégance et de charme gracieux ». En 1683, sa sœur Henriette de Kéroualle, comtesse de Pembroke, devenue veuve (et débarrassée d’un mari qu’elle détestait) quitte l’Angleterre définitivement et embarque pour la France avec tout le mobilier qu’elle peut emporter, avec la ferme intention de s’installer à Paris et de commencer une nouvelle vie. Elle laisse derrière elle sa fillette de huit ans, Charlotte, qui deviendra la future comtesse de Pembroke, et qu’elle ne reverra jamais. Louise voit partir cette sœur avec qui elle n’a jamais été très proche, et qui, peut être lui a reproché ce mariage qui a fait de sa vie un enfer. Un brin nostalgique, Louise de Kéroualle, va alors pour la première fois être infidèle, au roi et tomber amoureuse et sous le charme du plus bel homme de son temps, le beau Philippe de Vendôme (propre neveu du duc de Beaufort, son premier protecteur). Ce dernier est en disgrâce auprès de la cour de France et est venu à Londres pour se distraire ; mais sous un visage d’ange il cache une âme vile et égoïste. Saint Simon, qui le détestait, disait qu’il « marchait à poil et à la plume » (il aimait autant les hommes que les femmes). 

louise_8Il ne tarde pas à surprendre l’expression mélancolique de la belle duchesse de Portsmouth et s’empresse de partager avec elle les souvenirs qu’ils ont de son oncle, le duc de Beaufort. Bientôt, les jeunes gens entament une correspondance compromettante pour Louise. L’ambassadeur français à Londres tente d’avertir Louise que Philippe de Vendôme n’est pas fiable, qu’il est capable de publier les lettres qu’elle lui adresse pour en tirer profit. Louise, alors s’affole, et se confie, dans son désarroi au roi Charles II. Celui-ci connaît ses faiblesses vis-à-vis de la chair, et est enclin à pardonner à Louise son faux pas, d’autant que jusqu’à présent, sa bretonne lui a été fidèle. Aidé de l’ambassadeur de France, le roi chasse le beau Philippe de Vendôme, et embrasse Louise en public comme jamais il ne l’avait fait. Le roi délaisse Nell Gwynn et se rapproche de sa belle bretonne ; mais le roi est âgé (il a cinquante cinq ans) et le 6 février 1685, il est pris d’un malaise et meurt brusquement. Sa dernière pensée est pour Louise : « je meurs en l’aimant ».

Le nouveau roi est le frère de Charles II, James II. Ce roi-là est catholique (à la différence de Charles II) et si il a toujours été ami avec Louise, il ne peut envisager que celle-ci garde sa place à la cour. Louise de Kéroualle, duchesse de Portsmouth comprend qu’il lui faut quitter l’Angleterre. Il consent cependant à continuer de lui verser ses pensions. Elle règle ses dettes (énormes, notamment ses dettes de jeu) et embarque en août 1685 avec son fils Charles pour la France. Pour plaire à James II, et à Louis XIV, elle convertit son fils à la religion catholique. Elle est de nouveau reçue à la cour de Louis XIV, et Madame Palatine (deuxième femme de Philippe d’Orléans, frère de Louis XIV) la déclara ainsi : « elle est fort polie et d’un commerce agréable ». Elle revoit aussi sa sœur Henriette, comtesse de Pembroke, qui a pris résidence à Paris, et qu’elle n’est pas sa surprise d’apprendre qu’Henriette s’est mariée en toute intimité (à l’âge de vingt-huit ans) avec le gouverneur de Blois, Jean Timoléon Gouffier, marquis de Thaïs (âgé de trente ans). Cette fois, il s’agit d’un mariage d’amour, et la jeune femme a épousé son amant en toute discrétion en mai 1685, alors qu’elle était enceinte de six mois. Lorsque Louise lui rend visite à l’hôtel de Thaïs, à Paris, sa sœur vient juste de donner naissance à son premier enfant, Marie Anne, née en août 1685. Cet enfant sera le premier des neufs enfants qu’elle donnera au marquis de Thaïs.

Louise espérait mieux pour sa sœur, après avoir épousé un comte anglais, elle espérait qu’Henriette arriverait à décrocher autre chose qu’un petit

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marquis de province, mais sa sœur est heureuse, et elle s’incline de mauvaise grâce devant ce choix. En Angleterre, tout va mal pour James II : le règne du frère catholique de Charles II, dans un pays protestant, n’aura duré que trois ans : en 1688, le roi fuit l’Angleterre, chassée par la Révolution, et se réfugie en France au château de St Germain en Laye, que le roi Louis XIV lui prête gracieusement. Le peuple anglais réclame comme roi le gendre protestant de James II (qui a épousé sa fille Mary), et Guillaume d’Orange devient le roi William III. Aussitôt, le nouveau roi anglais supprime toutes les pensions de Louise. En tant que roi protestant et bientôt ennemi farouche des Stuarts (et surtout de son beau père James II dont il a ravi le trône), il ne voit aucune utilité à continuer d’entretenir l’ancienne maîtresse catholique du dernier d’entre eux. Pour la consoler et augmenter ses revenus, le roi Louis XIV érige la terre d’Aubigny en duché en 1689. Mais un nouveau coup du sort frappe Louise de Kéroualle : son fils Charles Lennox, âgé de dix sept ans, la quitte, rentre en Angleterre, abjure son catholicisme, et retrouve son titre de duc de Richmond, que William III lui restitue. Il n’arrivera cependant jamais à entrer dans les bonnes grâces du nouveau souverain, qui aura toujours à son égard une attitude méfiante, le soupçonnant d’être encore au fond un loyal catholique vis-à-vis des Stuart. William III maintiendra tout de même l’interdiction pour Louise de Kéroualle, ancienne maîtresse de Charles II sur le sol anglais. 

En 1692, Louise de Kéroualle quitte pour un temps le Berry, et s’installe à Paris, rue des Saint Pères, et comme elle est encore jeune et belle (elle a quarante-trois ans), elle prend comme amant Henri de Lorraine, duc d’Elbeuf (lui aussi descendant d’Henri IV et de Gabrielle d’Estrées). Cousin de Philippe de Vendôme, il est lui aussi l’un des hommes les plus séduisants de la cour, mais hélas, comme Vendôme, il est perdu de vices : « menteur, fripon, perdu de vices, fléau de toutes les familles » dira de lui St Simon. Qu’importe à Louise, elle aime ce beau visage (il a douze ans de moins qu’elle) et se lance avec passion dans cette liaison. Elle ne le quittera que quelques mois plus tard, lorsqu’elle s’apercevra qu’il la trompe, et abondamment. A Paris, accompagnée de son nouvel amant, Louise de Kéroualle s’est remise à la passion du jeu, et elle perd beaucoup d’argent. Elle cherche à régler ses dettes lorsqu’elle apprend que son appartement londonien, dans le palais de Whitehall a brûlé avec toutes les richesses qu’il contenait. Pour réduire son train de vie, elle regagne alors Aubigny et se consacre à ses terres : elle agrandit le jardin du château d’Aubigny, restaure le château de la Verrerie, sollicite auprès du roi la réduction de la taille, installe à l’Hôtel Dieu des religieuses hospitalières pour s’occuper des malades. Les questions d’argent prennent de plus en plus de place dans sa correspondance, et elle bataille pendant la Régence (Louis XIV est mort en 1715) pour que les privilèges accordés par Louis XIV lui soient transmis, car toutes ses pensions anglaises ont été définitivement supprimées.

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Elle a peu de contact avec son fils Charles Lennox, 1er duc de Richmond qui a épousé en 1693 (à l’âge de vingt et un ans) une veuve catholique, Anne Brudenell. Mariage de raison qui a produit trois enfants : deux filles et un fils, Charles le futur 2ème duc de Richmond. Or, Louise de Kéroualle correspond volontiers avec sa bru, qui la tient au courant de la vie de ses petits enfants. Lorsque le petit Charles est en âge de voyager, il rend visite à sa grand-mère à Aubigny, et il aura toujours envers elle la tendresse que son propre fils lui refusera.

En 1698, Louise obtient enfin du roi William III l’autorisation de venir en Angleterre pour rendre visite à son fils et ses petits enfants. Elle arrive à Goodwood House (demeure construite par son fils et qui sera la demeure des futurs ducs de Richmond), et constate à quel point la santé de son fils s’est détériorée. Il s’adonne sans retenue à ses passions : la chasse, les femmes, les voyages et la boisson. C’est cette dernière qui provoquera sa déchéance physique et sa mort en décembre 1722. L’affection de Louise va donc se reporter sur Charles, son petit fils, le 2ème duc de Richmond, qui se marie en 1719 en Hollande, à la Haye, avec Sarah Cadogan, pour régler une dette de jeu de son père ; il a dix huit ans, la jeune épouse en a treize. Ils sont aussitôt séparés après la cérémonie (le mariage n’est pas consommé), et le jeune Charles part avec son précepteur, faire un tour de l’Europe qui va durer quatre ans.

Devenu adulte, le 2ème duc de Richmond va se rapprocher des Hanovre (qui ont usurpé le trône des Stuart) et devenir aide de camp des rois George Ier et George II d’Angleterre, il est très bien en cour, et ne manque pas de tenir Louise au courant de la vie des petits Lennox : au moment où Louise de Kéroualle sent qu’elle va mourir, son petit fils a déjà eu six enfants de son épouse (sur les douze que contiendra son union), mais hélas, elle ne connaîtra pas la naissance de l’héritier des Richmond, Charles 3ème duc de Richmond, qui ne verra le jour qu’en 1735. Cela ne l’empêche pas d’écrire à Sarah Cadogan, duchesse de Richmond, pour s’entretenir de la santé des jeunes Caroline Lennox (née en 1723) et Emily Lennox (née en 1731), seules survivantes des six premiers enfants. Voici l’une de ses lettres : « l'extresme misere dais abistans et dais paysant alantour daubignie qui est ma duché me fait monsieur avec instence vous conjurer davoyr pitiés du maleureux estat ou il sont réduyt... duchesse de Porsmout »

En 1703 elle est à deux doigts de risquer une lettre de cachet (les propos tenus dans son salon de Paris sont, au gout du roi, un peu trop critique,

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notamment vis-à-vis de Mme de Maintenon), A la mort du roi Louis XIV, Louise de Kéroualle va reprendre sa correspondance de complaintes vis-à-vis du Régent, notamment concernant ses retards de versement de pensions ; elle recevait alors douze mille livres de pension. Généreux, Philippe d’Orléans lui accordera un subside complémentaire.

Louise de Kéroualle quitte maintenant rarement d’Aubigny. Les frais de gestion y sont moins chers qu’à Paris. Comme l’explique Saint Simon : « elle était très vieille, très convertie et pénitente, très mal dans ses affaires, réduite à vivre dans sa campagne. Il était juste et de bon exemple de se souvenir des services importants et continuels qu'elle avait rendus de très bonne grâce à la France, du temps qu'elle était en Angleterre maîtresse très puissante de Charles II ».

C’est pourtant à Paris le 14 novembre 1734 qu’elle s’endort un soir devant sa fenêtre, dans son hôtel de la rue des Saints Pères, pour ne pas se réveiller. Sa sœur Henriette de Kéroualle, marquise de Thaïs était morte six ans auparavant. « Jamais femme n’a conservé plus longtemps sa beauté ; nous lui avons vu à l’âge de près de soixante et dix ans, une figure noble et agréable, que les années n’avaient point flétries » (Voltaire).

A noter que le prince William Windsor d’Angleterre a pour ancêtre Louise de Penancoët de Kéroualle à la 11e génération par sa mère, Diana Spencer, qui descend à la fois de Charles et d’Anne Lennox, petits-enfants de la duchesse d’Aubigny.

 

Rédigé par Mme Caroline Maubois