Ninon_de_Lenclos_aAnne de l’Enclos appelée souvent Ninon de Lenclos née à Paris, le 10 Novembre 1623 d’Henri de Lenclos, simple gentilhomme de Touraine, et de Marie Barbe de la Marche. Elle passe une enfance mélancolique, douloureuse et solitaire à cause de la réputation sulphureuse de son père. Durant son enfance, elle montre ses talents de musicienne – sachant comment jouer au luth – et aussi des dispositions littéraires, en citant Montaigne et les grands classiques. Sa mère, éprise de préciosité, l’emmène avec elle dans plusieurs salons où elle fait sensation par sa beauté déjà naissante et son esprit vif et malicieux. Elle bénéficie alors d'une éducation à la fois chrétienne et philosophique. Toute fois très jeune, elle est délaissée par son père qui quitte son domicile conjugal. Malgré cet éloignement, Henry continue à être proche de sa fille, l'inculquant comme il le peut, une éducation des plus littéraires. C'est comme ça qu'elle commence à se détourner des livres de dévotion pour des livres de littérature classique. Puis elle apprend aussi l'italien, l'espagnol, les mathématiques et la philosophie, la musique - comme son père, c'est une remarquable luthiste - et la danse. Elle fréquente aussi l'hôtel du Marais connu pour ses belles précieuses et acquiert le ton de conversation. Les talents dont elle dispose emerveille les précieuses et son père en est fier. Dans cet hôtel aussi, elle apprend les réalités du monde des vivants : le jeu cruel de l'amour et de rupture, la lâcheté des hommes, la dépendance des femmes, la grandeur des vraies amitiés. Ainsi donc se  construira la jeune Anne de l'Enclos.

Cependant, le malheur va s’abattre sur l’enfant : elle n’a pas dix ans lorsque son père, pris dans une sombre histoire d’adultère, assassine Louis de Chabans, sieur du Maine, gentilhomme ordinaire de la Chambre, conseiller d’Etat, gouverneur de Sainte-Foy et général d’artillerie de la Sérénissime de Venise. Une vilaine affaire qui ruina définitivement la réputation des l’Enclos. Henry fuit Paris, il va se cacher durant plus de 16 ans dans le Dauphiné et Ninon va pleurer ce père, recherché et jamais retrouvé par la justice du roi. Ce malheureux épisode n’arrangera guère le caractère de sa mère qui, elle aussi, pleura beaucoup sur sa honte et sa ruine en égrenant son chapelet dans son logis vidé par les saisies judiciaires. Les années passent et voici que Ninon a quinze ans. Sachant le mariage impossible à une fille laissée sans un sou par un père criminel et désireuse d’assurer l’avenir de Ninon, une seule solution apparaît aux yeux de sa mère et des dévotes qui la soutiennent financièrement : le couvent. Et mieux encore : le carmel qui accueille les postulantes sans dot ! On imagine la réaction de Ninon : elle refuse absolument cette idée qui la révulse. Elle crie, elle menace, elle argumente, elle se révolte tant qu’en toute conscience et parce qu’elle craint d’être laissée sans ressources, la mère de Ninon laisse sa fille libre de ses actions.

Dès lors insouciante, elle prend le nom de Ninon (surnom que l‘avait déjà affublé son père) et affiche une extraordinaire liberté de mœurs, « collectionnant », au mépris

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du scandale, plusieurs amants venant de tout part. Elle devient comme une courtisane professionnelle sorte de catin de luxe et sa mère, toute dévote qu’elle soit, espère en tirer quelques bénéfices. Ninon de Lenclos incarne la société nouvelle, succédant à celle de la marquise de Rambouillet – célèbre pour son hôtel de Rambouillet et mère de la très connue Julie d’Angennes, future duchesse de Montausier – passée de mode. Après la gestion délicate des suites de la Fronde où elle est contrainte, durant quelques mois, de quitter Paris pour Lyon, son salon devient le lieu de rendez-vous d’une société brillante, attachée comme elle à la promotion des idées et des mœurs libertines. Dans son salon littéraire – qu’elle tient dans son hôtel de Sagonne, rue Tournelles où elle s’installe en 1667 – elle accueille beaucoup de monde : Scarron (mari de la célèbre marquise de Maintenon), La Fontaine (célèbre pour ses fables), Fontenelle, Madame de La Sablière, Madame de Maintenon (son amie), Racine, Villarceaux, Mignard, Molière, Boileau, Perrault, le marquis de Sévigné et son fils (tous deux, successivement seront ses amants, au grand dam de la marquise), La Rochefoucauld, le maréchal d‘Albret, César de Vendôme (fils d’Henry IV), ainsi que des gens de la cour (la princesse Palatine, le futur Régent (fils de celle-ci)) et tant d’autres. Le salon de Ninon de Lenclos est aussi fréquenté par des souverains étrangers (ainsi a-t-elle l’honneur d’être visitée par Christine de Suède lors du séjour de celle-ci à Paris). Ninon est aussi convoquée par certains auteurs qui lui demandent conseil sur leurs œuvres : ainsi elle corrige la première version de Tartuffe, de Molière. Ninon de Lenclos se lie aussi d’amitié avec la jeune veuve Scarron – future marquise de Maintenon – et on prétend qu’elle lui prêta sa chambre « jaune » pour que celle-ci consomme son amour avec le marquis de Villarceaux en tout secret.
Certes, c’est une femme entretenue mais c’est d’abord une femme brillante, intelligente et libre qui assume « honnêtement » sa situation et refuse froidement les avances de qui ne lui convient pas, à l’étonnement des recalés, assurés pourtant que leurs écus leur ouvriraient tous les lits. Cette « recette » fera sa fortune. Avec sa réputation de femme, jeune et belle, qui choisit aussi soigneusement ses amants que ses amis et de plus bel esprit de Paris, Ninon devient la reine incontestée de la capitale, alors véritable centre du monde. Sa « prière » amuse tout Paris. « Mon Dieu, faites de moi un honnête homme, jamais une honnête femme ! ». Son salon devient un endroit à la  mode, connu dans toute l’Europe et où il faut être vu ! On intrigue pour y être reçu. On le maudit qu’en on y est refusé. On y fait de la musique, on commente l’actualité de la Cour et des arts, on y philosophe et on y « assassine avec la langue », comme dit si joliment Scarron. C’est le lieu stratégique où s’élabore l’opinion publique du XVIIe siècle. La philosophie des Lumières sortira des salons pour envahir l’Europe et même « les Amériques » ! La reine Christine de Suède, à peine débarquée à Paris, demande où elle peut rencontrer « mademoiselle de Lenclos dont on me dit de si grandes choses… », à la grande fureur de la reine Anne d’Autriche, pour qui Ninon n’est qu’une débauchée et qui l’avait exilée à Lagny, dans un couvent, pour avoir mangé du poulet durant le Carême. Un prêtre, membre de la confrérie du Saint –Sacrement, le parti des dévots que Louis XIV allait bientôt interdire, reçu sur la tête un pilon du volatile rôti. Scandale, protestations, pétitions, exil…Elle n’en reviendra que grâce à l’ex-reine de Suède, rentrée de sa visite à Lagny, qui, séduite par Ninon, plaidera pour elle auprès du roi. Cet incident sera retenu par Molière lorsqu’il écrira le Tartuffe, charge cruelle contre les dévots et dont Ninon sera la première correctrice chez le célèbre dramaturge.
 

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La beauté de Ninon de Lenclos était célèbre et la courtisane sut la préserver tout au long de sa vie. Elle eut l’honneur d’être la maitresse du Grand-Condé, alors prince du sang, et d’autres soupirants vinrent lui faire sa cour, tels que : La Rochefoucauld, Coligny, le marquis de Sévigné et son fils, etc. A ses soixante-quatorze ans – toujours ardente – Ninon a une aventure avec l’abbé de Châteauneuf ainsi que le chanoine Gédoyn. Mais son plus grand amour reste le marquis de Villarceaux, ce même à qui elle prêtera plus tard « sa chambre jaune » pour ses amours avec la veuve Scarron. Rencontrés dans le salon du poète Scarron, un beau soir d’avril 1652, ils entretinrent une longue liaison. À cette époque, il a 33 ans, il est beau (il aime à accentuer sa ressemblance avec le roi), riche, cavalier émérite, sportif accompli, militaire courageux, homme d’esprit à la réputation de bon amant : il es taux yeux de Ninon l’homme parfait ! Comme une moderne midinette, Ninon tombe amoureuse de l’officier qui occupe des fonctions de « capitaine de la meute du roi pour la chasse au lapin et au renard ». Auréolé de sa réputation d’homme « qui chasse un gibier qui n’est ni de poil, ni de plume… », Villarceaux devient l’amant de la belle Ninon et se découvre amoureux. Alors que la Grande Mademoiselle faisait tirer sur son cousin Louis XIV du haut des tours de la Bastille, Villarceaux et Ninon décident, prudents, de s’éloigner de Paris. Ils passent tout d’abord quelques semaines au château de Breuil (aujourd’hui dans les Yvelines) chez un ami de Louis de Mornay, Monsieur de Valliquierville. Libertin, végétarien, étudiant la cabale avec un maître rabbin, c’est un vieux barbon original et cultivé qui immédiatement devient l’ami de Ninon, avec qui il parle, des heures durant, de philosophie, de littérature ou de « l’idée de la mort chez les Grecs », pendant que Villarceaux baille et trépigne. Au printemps 1653, Louis et Ninon sont enfin à Villarceaux. Ninon découvre les bassins, les caisses de fleurs, les allées de tilleuls, les terrasses italiennes, propices aux serments et aux jeux amoureux. L’été qui vient fait éclater la lumière du Vexin. Ninon est heureuse auprès de Louis qui lui fait découvrir chaque jour tous les charmes du domaine. L’eau claire invite à la baignade et à la méditation. Que Paris, son agitation, ses cabales, son air vicié et ses embarras, semble loin. On fait de la musique dans les cabinets de verdure, on y joue la comédie, on chasse et l’on offre de magnifiques soupers aux seigneurs des environs. Saint Simon résume les largesses de l’hôte par cette phrase : « Villarceaux mettait la nappe pour tout le monde… ». Lorsque l’épouse de Louis est annoncée, on file à Breuil. L’alerte passé on revient au château. Durant l’été, Ninon y reçoit Françoise Scarron qui lui avait écrit un charmant billet. «Tous vos amis soupirent après votre retour. Depuis votre absence, ma cour en est grossie mais c’est un faible dédommagement pour eux. Ils causent, ils boivent, ils baillent…revenez ma très aimable. Tout Paris vous en prie. Si Monsieur de Villarceaux savait tous les bruits que Mme de Flesques sème contre lui, il aurait honte de vous retenir plus longtemps… Revenez, belle Ninon et vous ramènerez les grâces et les plaisirs… ». Devenue l’austère épouse du Roi Soleil, Mme de Maintenon se souviendra de son séjour et elle écrira à Ninon, qu’elle ne voit plus guére : « vous souvenez de l’odeur des tilleuls en fleurs dans le Vexin ? ». Paris, en effet s’ennuie. Le poète Saint-Évremond compose cette élégie célèbre :
Chère Phillis, quêtes vous devenue ?
Cet enchanteur qui vous a retenue,
Depuis trois ans par un charme nouveau,
Vous retient-il encore en quelques vieux châteaux ?... »
De sa liaison avec Villarceaux, elle aura un fils prénommé comme son père Louis. Le marquis de Villarceaux va le reconnaître par devant notaire et demandera à Louis XIV de « soulager sa bâtardise ». Louis XIV lui décernera un brevet de chevalier. Chaque parent le dote généreusement. Celui qui est désormais Louis de Mornay, Chevalier de la Boissière, devient officier dans la marine royale. Capitaine de frégate, il épouse en 1698, une belle créole martiniquaise : Marguerite de Cacqueray de Valmeniére. Il mourra à Toulon, sans descendance. Petit à petit, Ninon et Villarceaux s’ennuieront. Les chemins se décroiseront. Ninon reprend sa vie parisienne et Villarceaux se console dans les bras d’une autre femme qui n’est autre que la veuve Scarron. Malgré leur séparation, Ninon et Villarceaux demeureront amis jusqu’à la mort du marquis.
Après la mort du marquis, Ninon est devenue une vieille femme mais continue à mener une même vie. En 1705 – quelques mois avant son décès – elle accueille le jeune François-Marie Arouet, le futur Voltaire, âgé d’une dizaine d’années, et lui lègue une pension de deux mille livres tournois pour qu’il puisse s’acheter des livres.

 

 

Ninon_de_LenclosEpilogue :

Possédant la beauté mais aussi l’esprit, brillamment cultivée, musicienne et danseuse à ses heures, Ninon de Lenclos sut se forger une philosophie épicurienne parfaitement accordée à ses idées et à son mode de vie. Elle parlait parfaitement l’italien et ainsi que l’espagnol, tout en étant versée en sciences. Malgré sa vie tumultueuse, elle sut se faire apprécier des dames les plus influentes de l’époque, en particulier de Madame de Maintenon, de Madame de La Fayette et de Madame de La Sablière.

Peu importante, son œuvre se résume à des Lettres adressées à Saint-Évremond ; son rôle de « conseiller littéraire » est également souvent souligné : elle aurait, dit-on, deviné le génie de Voltaire. Ninon de Lenclos symbolise néanmoins, avant tout, le courant sceptique et libertin qui, apparu en force sous le règne de Louis XIV, s’épanouira au siècle des Lumières.

Lorsqu’elle meurt le 17 Octobre 1705, octogénaire, c’est une grande dame qui s’en va.