Pauline-Félicité de Mailly-Nesle naît le 1er août 1712. Elle est la seconde fille de Louis III de Nesle et d’Armande-Félicitée de La Porte-Mazarin. Elle passe sa jeunesse au couvent de Port Royal sous le nom de "Mademoiselle de Nesle" pour y recevoir une éducation soignée.

Pauline-Félicité de Nesle, de deux ans la cadette de Mme de Mailly, commença de paraître aux soupers particuliers vers la fin de 1738 ou au début de 1739. « Visage de grenadier, col de grue, odeur de singe », ainsi la peint une de ses sœurs, Mme de Flavacourt, en un saisissant raccourci. Selon Richelieu, « sa taille était longue, grosse et sans rien d'agréable, et elle sentait la sueur, mais elle avait un génie élevé, une imagination créatrice, un caractère hardi et décidé ». « Elle était laide, écrit le duc de Luynes, et de ces laideurs qui impriment plus la crainte que le mépris ; sa taille était gigantesque ; son regard rude et hardi ; sa physionomie promettait de l'esprit : elle en avait en effet, mais aussi brut qu'elle l'avait reçu de la nature, sans éducation, sans acquis, sans connaissance ». Alors qu'elle était encore pensionnaire au couvent de Port-Royal, celle qui était connue sous le nom de Mlle de Nesle – car tel était son nom de jeune fille –, avait confié à sa meilleure amie, une chanoinesse nommée Mme de Dray : « J'écrirai lettre sur lettre à ma sœur Mailly ; elle est bonne ; elle m'appellera près d'elle ; je me ferai aimer du roi ; je chasserai Fleury, et je gouvernerai la France. » 

D'un naturel confiant, incapable de fausseté, et ne sachant pas la déceler chez les autres, Mme de Mailly se laissa toucher par ses prières ; elle l'appela près d'elle à Paris, et la fit admettre aux petits soupers du roi. Fatale imprudence car, une fois dans la place, la rusée ne songea plus qu'à la supplanter. Sa hardiesse et son aplomb firent si bien qu'elle eut bientôt raison de la fidélité du souverain, tandis que la pauvre Louise, aveuglée par son amour, et croyant à un caprice sans lendemain, pardonnait à sa sœur, et poussait l'abnégation jusqu'à lui faire partager secrètement le lit de son amant. Ainsi le roi fit-il ménage à trois pendant plusieurs mois, sans que nul à Versailles ne se doutât de rien. Jusqu'au jour où Mlle de Nesle, usant de son influence grandissante sur Louis XV, l'obligea d'avouer ses nouvelles amours à des courtisans.

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Cet aveu semi-public eut lieu le 7 juin 1739. Le soir même, Mlle de Nesle soupait pour la première fois à la Muette. Comme naguère pour Mme de Mailly, les « complaisantes » ne lui manquèrent pas : Mlle de Charolais, Mlle de Clermont, Mme d'Antin, la maréchale d'Estrées passaient pour « les plus hardies ». Elles furent bientôt suivies de : Mme de Chalais, Mme de Talleyrand, Mme de Sassenage, Mme de Sourches, Mme de Ruffec. Il fallait une haute vertu comme celle de Mme de Luynes pour refuser de frayer avec la nouvelle sultane. 

Mlle de Nesle n'étant pas mariée, il fallait d'urgence lui trouver un époux de son âge, assez compréhensif et d'une totale discrétion pour servir de chandelier au roi de France et éventuellement de père à son enfant. Le roi lui promit en dot 200 000 livres d'argent comptant, une pension de 6 000 livres, la place de dame du palais de la dauphine, un logement au château de Versailles et d'autres gratification, faisant ainsi de Pauline l'un des plus brillants partis de la Cour. Malgré cela, les candidats ne se bousculaient pas. Sollicité pour proposer l'un de ses fils, le vieux duc de Noailles répondit par un refus catégorique, préférant la dignité. Les regards se portèrent alors sur le jeune Jean-Baptiste Félix Hubert, marquis de Vintimille, âgé de 19 ans, mestre de camp et petit-neveu de l'archevêque de Paris, lequel rêvait de coiffer le chapeau de cardinal. Le roi ne plaisait que médiocrement à Mlle de Nesle. Quant au jeune homme, il ne s'y rallia qu'avec la plus extrême répugnance. Le mariage fut rapidement conclu, et le vieil archevêque le bénit lui-même dans son palais. Quant à la nuit de noces, elle donna lieu à des péripéties de vaudeville. 

Le roi refusant absolument la nouvelle Mme de Vintimille entre les bras de son époux, et ne voulant pas davantage la faire venir à Versailles, on avait d'abord pensé loger le jeune couple chez l'archevêque. Mais celui s'était récrié. Les lieux ne se prêtaient guère aux ébats conjugaux, et l'on risquait de scandaliser les paroissiens ! C'est alors que Mlle de Charolais, toujours prête à servir son cousin, proposa d'héberger les époux en son château de Madrid, tandis que le roi viendrait coucher à la Muette. Chacun trouva la solution de son goût. Et tandis que la réception se passait chez la Charolais, le roi soupait tranquillement à la Muette. Vers minuit, il monta en voiture et prit la direction de Madrid, où il arriva au moment où les époux s'apprêtaient à gagner leurs appartements. Il les accompagna et fit à Vintimille l'insigne honneur de lui donner la chemise. Tandis que celui-ci se glissait dans le lit à côté de son épouse, le roi reprit le chemin de la Muette à bride abattue. C'est du moins ce que raconta la version officielle. En réalité, il y eut substitution : le marquis céda sa place au souverain, tandis que lui-même filait à la Muette en se faisant passer pour le roi...

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En quelques mois, Mme de Vintimille avait pris sur le monarque un tel ascendant qu'il ne jurait que par elle, la traitait avec toute la distinction imaginable, l'écoutait avec attention lorsqu'elle parlait... En un mot, elle le dominait exclusivement, exerçant sur son esprit une autorité que nulle autre n'était en situation de lui ravir. Des cinq sœurs de Nesle elle était assurément la plus intelligente, la plus décidée, en même temps la plus instruite, ainsi qu'en témoignent ses lettres à Mme du Deffand. Si détestable que fût sa conduite, notamment à l'égard de sa sœur à qui elle n'épargnait aucune humiliation, son action sur Louis XV fut loin d'être négative. Elle contribua fortement à l'émanciper des influences subalternes dont il dépendait, et l'aida à se guérir de cette timidité qui le faisait souffrir plus qu'on ne croyait, n'hésitant pas au besoin à piquer son amour-propre par des railleries à l'adresse de ses confidents, même Bachelier : « Eh bien, Sire, lui répétait-elle constamment, allez-vous encore dire cela à votre valet de chambre ? » En un mot, elle voulut l'accoutumer à se sentir le maître. Un instant même, elle rêva de faire de Louis XV un guerrier.

Le roi de son côté, multipliait en sa faveur les marques de reconnaissance. Pour le nouvel an 1740, elle fut la seule femme à recevoir des étrennes de sa main. À son intention, il fit l'acquisition du petit château de Choisy, où elle régnait comme une souveraine sans étiquette. Il lui témoignait d'ailleurs toutes les attentions, beaucoup plus même que si elle eût été sa maîtresse déclarée. Il la voyait fréquemment à Choisy, où elle passait le plus clair de son temps. Lorsqu'elle venait à Versailles, c'était comme en triomphe, entourée d'une escorte princière. Elle affectait du reste une hauteur de suzeraine, se refusant même à reconnaître sa famille. Enorgueillie du pouvoir qu'elle exerçait sur le roi, elle attisait méchamment la jalousie de sa sœur, la pauvre Mailly, durement traitée par son amant de la veille. 

Vers la fin de l'année 1740, elle sentit les premières manifestations d'une grossesse qui allait s'avérer laborieuse, traversée de malaises et de souffrances.
Naturellement, on tâcha de faire endosser la paternité à son mari. Mais celui-ci se rebiffa, proclamant partout qu'il n'y était pour rien. « Je ne sais pas qui a pu faire cet enfant, répétait-il, mais ce n'est certainement pas moi. C'est le roi, ou le duc d'Agen, ou Forcalquier ou encore mon laquais Saint-Jean, qu'il aura prise pour mon cul ! » Il avait d'autant plus de raisons de protester que ses relations avec sa femme étaient devenues pratiquement nulles, pour autant qu'il l'ait jamais approchée depuis son mariage. En fait, il n'avait jamais pu la souffrir, assurait que « cette grande halbreda [femme mal bâtie] puait comme le diable et que c'était un diable dans le corps d'un bouc ». « Il n'y avait point d'horreur qu'il ne dît de sa femme ; les détails les plus dégoûtants étaient pour l'ordinaire le sujet de ses conversations à table, devant tous les valets. Il en revint assez à Mme de Vintimille pour fortifier la haine qu'elle avait déjà pour lui ; elle ne voulut plus vivre avec lui comme sa femme, elle fit lit à part. »

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Pendant sa grossesse, Mme de Vintimille était à Choisy, où le roi l'entourait de la plus tendre affection, ne la quittant presque jamais, partageant ses repas, lui tenant compagnie pendant des soirées entières. En août 1741, alors qu'elle atteignait le 8e mois, elle fut prise d'une fièvre violente et se fit saigner 3 fois de suite. Louis XV redoublait de prévenances et d'attention. Obligé de s'absenter pendant 3 jours, il confia la malade aux soins de sa sœur, de M. de Choiseul-Meuse, du duc d'Ayen et de Coigny. Revenu à Choisy et trouvant la malade un peu mieux, il lui annonça qu'il lui réservait à Versailles l'appartement du duc de Fleury. Dans un moment d'accalmie, Mme de Vintimille fit des projets d'avenir, se déclara prête à rentrer au château dès la semaine suivante. Cependant, la fièvre lui laissa peut de répit ; une méchante humeur et un grand dégoût de la vie succèdent à son immense lassitude. Ses amis s'alarmèrent de son insurmontable tristesse, dont rien ne parvenait à la distraire. Elle se montra intraitable avec tout le monde, même avec le roi, laissant ses questions sans réponse et se murant dans un silence obstiné qui finit par le mettre en colère : « Je sais bien, madame la comtesse, lui dit-il un jour, le remède qu'il faudrait employer pour vous guérir : ce serait de vous couper la tête. Cela ne vous siérait même pas mal, car vous avez le col assez long ; on vous ôterait tout votre sang et on mettrait à la place du sang d'agneau, et cela serait fort bien, car vous êtes aigre et méchante. » De cette plaisanterie morbide proférée devant 10 à 12 témoins, Mme de Vintimille ne répondit un mot. Hormis ces énervements passagers, Louis XV déployait une inlassable patience au chevet de sa chère malade. Lui seul arrivait à lui faire absorber ses remèdes, se mettant parfois à genoux devant son lit pour l'engager à se soigner. De méchantes langues prétendaient qu'elle faisait durer son état pour le seul plaisir d'éprouver l'amour du roi et d'en offrir le spectacle à la Cour. Mais en avait-elle vraiment la force ?

Quant arriva le dernier mois, on jugea plus prudent de la transporter à Versailles. L'appartement de Fleury n'étant pas prêt, le cardinal de Rohan, obligé de s'absenter, lui prêta le sien pour y faire ses couches. Suivie d'un cortège d'amis, Mme de Vintimille se mit en route le 24 août. Le choix de la voiture qui devait la transporter avait beaucoup préoccupé Louis XV. Hésitant entre une litière ou un "vis-à-vis", il les essaya lui-même avant d'opter pour le second, qui lui parut plus commode. L'ayant installée chez le cardinal de Rohan, il venait y passer des journées entières, et s'y faisait quelques fois servir son souper. 

Le 1er septembre, Mme de Vintimille commença à ressentir les grandes douleurs mais les cacha au roi, qui se retira à 2h du matin. À 5h, les douleurs augmentèrent ; elle envoya chercher sa sœur et M. de Meuse. En l'absence de l'accoucheur Bourgeois, qui n'avait pu arriver à temps, c'est La Peyronie qui procéda à la délivrance. À 9 h, elle mit au monde un garçon, que l'archevêque vint ondoyer sur-le-champ, accompagné de son neveu et beau-père de Mme de Vintimille, le marquis du Luc, qui s'était fait prier pour le suivre. 

Le roi passa toute la journée dans sa chambre ; il reçut le nouveau-né dans ses bras, le posa sur un coussin de velours cramoisi, le considérant avec plaisir et curiosité, s'efforçant de trouver une ressemblance. Les courtisans remarquèrent, non sans surprise, ces sentiments de paternité dont il n'avait jamais fait preuve lors de nombreux accouchements de la reine. En dépit de M. de Vintimille, qui continuait de crier à l'imposture, l'enfant lui fut officiellement attribué. On le nomma d'abord M. de Savigny, du nom d'une terre appartenant à la famille, puis prit le nom de son père supposé, en se faisant appeler comte de Luc. Mais toute la Cour le surnomma le "Demi-Louis" (tant il ressemblait à son père) qui lui colla longtemps à la peau. Alors que l'avenir semblait prometteur pour la mère et l'enfant, quelques heures suffiront pour réduire à néant les plus belles espérances.


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Dans les 5 jours qui suivirent l'accouchement, l'état de la mère n'inspirait aucune inquiétude. Mais le 6e, la fièvre se déclara à nouveau, accompagnée d'érésipèle. Appelé à son chevet, La Peyronie prescrit une saignée du pied. Comme elle s'y refusait obstinément, il supplia le roi d'exiger d'elle qu'elle se laissât faire. « Puisque vous me le demandez, j'obéis, répondit-elle, mais je m'en trouverai mal. » On la saigna vers minuit, en présence du roi qui avait abrégé son souper de grand ouvert. Vers 2 h du matin, comme la fièvre semblait lâcher prise et que la malade commençait de s'assoupir, le roi se retira tranquillisé. À 4 h, Mme de Vintimille fut prise de douleurs si atroces qu'elle se dit empoisonnée. C'était le début de l'agonie. Le confesseur arriva trop tard pour les derniers sacrements ; elle mourut dans ses bras, à 7 h du matin. Lui-même devait tomber foudroyé un peu plus tard, en allant annoncer la nouvelle à Mme de Mailly. Selon d'Argenson, « la maîtresse de Louis XV aurait succombé à une maladie qu'on nomme militaire en Piémont, parce qu'il vient sur la peau une quantité innombrable de boutons gros comme des grains de millet ». D'après le duc de Luynes, elle était atteinte d'un "érésipèle laiteux". On parlerait aujourd'hui de fièvre puerpérale, comme il s'en déclarait souvent, à l'époque, chez les jeunes accouchées. « On peut dire que c'est une méchante bête de moins, et surtout une puante bête », déclara d'Argenson en guise d'oraison funèbre. 

Le lendemain, au lever du roi, La Peyronie pénétra le premier dans sa chambre, souleva les rideaux de son lit et, se penchant vers lui, murmura la terrible nouvelle : « C'en est fait, Sire. J'ai fait ce que j'ai pu. Rien n'a pu la sauver. » À ces mots, Louis XV referma brusquement le rideau, derrière lequel on l'entendit éclater en sanglots. En un instant, tout sembla vaciller autour de lui. Cette mort le renvoyait à son horrible solitude. Il ne perdait pas seulement une maîtresse, mais une amie, une conseillère qui le guidait dans toutes ses actions. Mme de Vintimille possédait tout ce qui lui faisait cruellement défaut : la force, l'autorité, l'audace, l'indépendance. Selon certains, elle se piqua de devenir seconde Mme de Maintenon...

Au bout d'un long moment, il se leva comme un homme pris de vertiges, fit célébrer la messe dans sa chambre et donna l'ordre de ne laisser entrer personne. La reine elle-même se vit refuser sa porte. Le cardinal de Fleury dut se présenter 3 fois avant d'être introduit, et pour quelques minutes seulement. Il était venu le prêcher sur les faiblesses humaines. Rembarré par le roi, le ministre n'osa pas prolonger l'entretien et préféra lui écrire 2 mots sur les dépêches arrivés dans la matinée. Une fois débarrassé de son mentor, Louis XV donna des instructions pour que l'on fît un portrait de sa défunte maîtresse, ainsi que son buste en cire, en dépit de ces traits ingrats. La tâche, à vrai dire, s'avéra moins aisée qu'il n'y paraissait tout d'abord. En effet, Mme de Vintimille morte dans d'atroces souffrances et la bouche ouverte, il fallut 2 hommes à poigne solide pour lui maintenir le menton pendant le moulage. 

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L'usage interdisant la présence d'une dépouille mortelle au palais de Versailles, on s'empressa de lever le corps, sous un simple linceul, pour le transporter à l'hôtel de Villeroy, où l'on procéda à l'autopsie. « Son corps était d'une puanteur excessive, raconte le duc de Luynes. On l'a recousue après l'avoir ouverte ; il n'est resté ni femme ni prêtre auprès du corps », et celui-ci demeura même absolument nu pendant que les domestiques chargés de le veiller étaient allés boire chopine. On vit alors le peuple en furie se ruer dans l'escalier de l'hôtel, se saisir du cadavre, lui jeter des pétards, lui faire subir toutes sortes d'outrage, « ce qui marque peu de respect pour le roi et de la barbarie », note d'Argenson. 

Le dimanche 10 septembre 1741, le corps de Mme de Vintimille fut porté à la paroisse Notre-Dame, puis de là aux Récollets où on l'enterra dans la chapelle de Saint-Louis. Ce que les témoins de la scène se gardent de rapporter, mais que nous savons par les gazettes, c'est que la foule de Versailles poussa des cris de joie et de haine au passage du cortège. Cela ne s'était jamais vu, et ne s'oublia pas. Trois ans plus tard, les obsèques de Mme de Châteauroux se feront de nuit « pour éviter le déchaînement de la populace ».

Après sa mort, Louis XV trouva un giron consolateur en celui de la fidèle « sainte Louise » bientôt détrônée par Diane, sa sœur cadette. Au moment de la Révolution, l'église, mal contrebutée et menaçant de s'effondrer, fut démolie pour réaliser une rue. Les restes  de Pauline disparurent aussi.

Sources : - Louis XV, libertin malgré lui de Maurice Lever